Isabelle Carré interview lumineuse pour De l’Influence des rayons gamma au Théâtre de l’Atelier

Isabelle Carré s’engage pour la première fois dans le rôle de metteuse en scène pour la pièce De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites au Théâtre de l’Atelier à partir du 17 décembre. Une première pour l’actrice et comédienne qui se joue des contraintes en collaborant avec de jeunes actrices de cinéma, novices sur une scène de théâtre et dans un dispositif d’alternance pour deux d’entre-elles. Sans oublier qu’Isabelle Carré joue également dans la pièce.
Cette pièce promet une proximité de la troupe artistique avec le public : « Il n’y aura pas de 4e mur! » nous confie-t-elle.


Interview sur le plateau du Théâtre de l’Atelier face aux rangées de fauteuils vides avec la « jeune » metteuse en scène, souriante et d’une décontraction rare, accompagnée de l’une de ses interprètes, Lily Taïeb, âgée de 15 ans.

photo Carole Bellaiche
photo Carole Bellaiche

INTERVIEW 

Comment s’est fait le choix du texte ? C’est une rencontre ?
Isabelle Carré : C’est tout à fait ça, une rencontre ! Je me suis inscrite dans un atelier d’écriture organisé par Philippe Djian et j’ai rencontré Manele Labidi-Labbé. J’ai tout de suite adoré son écriture. Elle est scénariste, elle travaille sur des séries et est aussi jeune auteure (elle n’a pas publié de premier roman mais ça ne serait tarder, je pense). Elle m’a parlé de ce texte et je me suis dit tout de suite après l’avoir lu : je crois n’avoir jamais vu au théâtre ce trio de femmes, une mère seule avec ses filles. On a beaucoup de famille, nombreuse, des couples, des amis, des sujets politiques.
D’ailleurs, j’en parlais avec le journaliste et critique Gilles Costaz, qui a quand même un long passé de spectateur derrière lui. Et je lui ai demandé s’il connaissait un spectacle avec cette configuration de personnages et il m’a répondu non.
Cette singularité est finalement très actuelle : des mères qui élèvent seules leurs enfants. Même si ce personnage de Béatrice n’a rien d’admirable dans le sens où c’est quelqu’un d’assez nocif pour ses filles. Et c’était le deuxième aspect de la pièce qui m’a plu qui aborde le concept de résilience (cher à Boris Cyrulnik). Pourquoi certaines personnes qui ont la même histoire dans une famille, subissant les mêmes traumatismes, se retrouvent avec des blessures qui ne guériront jamais alors que d’autres feront de ces blessures une force.
Cette problématique m’a beaucoup questionnée et j’en trouve enfin un écho dans cette pièce.

Quelle est la spécificité de l’écriture de Manele Labidi-Labbé ?
Isabelle : J’avais envie de dépoussiérer l’histoire adaptée au cinéma mais de la garder dans l’ambiance des années 70 car c’est mon enfance. Un univers plus coloré, plus naïf mais avec beaucoup moins de cadres de la part des parents. C’était : « A bas les cadres ! »
Beaucoup d’enfants post-soixante-huitards, c’est mon cas, se sont retrouvés dans un joyeux bordel. Et le plateau représentera cet aspect : il sera bordélique !
Ce que j’ai demandé à Manele c’est aussi de faire ressortir l’humour de Béatrice, son côté cinglant. Son sens de la formule.

photo de Nicolas Le Forestier
photo de Nicolas Le Forestier

Qu’est-ce qui te touche dans ce texte, Lily ?
Lily Taïeb : J’ai dit à Isabelle un jour que ce n’était pas du tout mon genre de théâtre.
Isabelle : Elle aime les choses très classiques !
Lily : Et quand j’ai lu, j’ai compris la singularité et la tournure qu’ont voulu faire prendre Isabelle et Manele à la pièce par rapport à un texte original très 70’s – même si on est dans ce revival hipster…
J’ai trouvé passionnant de participer à ce projet à la fois dans le coup et très désuet.
C’est très intéressant de faire en sorte de remettre ce texte au goût du jour, sans pour autant le moderniser. Ce qui me touche, en fait, c’est l’adaptation très subtile.
Et puis le rôle de Mathilda aussi : très difficile à cerner mais pourtant plein de sens.

Qu’est-ce qui, dans cette histoire, va parler aux spectateurs de 2015 ?
Isabelle : Le rapport à la mère est très puissant. Le rapport aux rêves aussi, ce qui parle à tout le monde. Ce fait de rêver quand on débute sa vie de jeune adulte et ce à quoi on est parvenu. L’écart qui peut y avoir entre ces deux images. Et la blessure narcissique qu’elle occasionne dans le personnage de Béatrice, d’où cette violence et son incapacité à supporter que ses filles puissent la dépasser.
Il y a vraiment beaucoup d’angles abordés. L’histoire est subtile (pas de caricature avec de grosses ficelles) mais elle est très riche aussi.
Lily : Toutes ces choses sont sans doute très angoissantes pour plein de gens. Et on se rend compte qu’en les mettant en scène, dans un espace-temps différent, ces situations peuvent être finalement rassurantes pour les spectateurs car elles sont intemporelles et universelles.

L’idée de mettre en scène est-elle venue naturellement ?
Isabelle : Ca faisait un moment que j’y pensais, mais sans vraiment me l’autoriser. J’avais eu un coup de coeur pour le texte de Joan Didion, L’année de la pensée magique. J’avais même demandé à ma mère de faire l’adaptation française. J’étais venue dans ce théâtre pour monter le projet. Mais j’ai eu un blocage : je voulais absolument que Nicole Garcia interprète le rôle. Elle était intéressée mais elle a trouvé ce texte trop dur.
J’ai essayé de chercher une autre interprète, sans pouvoir oublier Nicole Garcia. Je suis passée à autre chose.
Et puis, en lisant le texte de Manele, je me suis dit que c’était ce genre d’histoire que j’aimerais raconter sous toutes ses coutures : de l’intérieur et de l’extérieur. Pouvoir tourner autour de l’objet tout en pouvant le vivre. Je voulais m’emparer de cette histoire.

Cette première mise en scène vous a-t-elle fait remonter des souvenirs de metteurs en scène avec qui vous avez collaborés ?
Isabelle : J’ai beaucoup pensé à Irina Brook. Parce qu’elle nous faisait faire beaucoup d’exercices. Ce que l’on a fait au début avec Alice, Lily et Armande pour cette pièce. Irina a une façon de créer une atmosphère. Je ne dis pas que j’y parviens mais j’ai un tel souvenir de détente le soir de la première, grâce à son travail. C’est quelque chose qui me ferait rêver, pas tant pour moi que pour mes comédiennes. J’espère qu’on y arrivera.
C’est pour cela qu’il faut du temps, beaucoup d’énergie aussi. J’ai décidé de débuter les répétitions le 25 septembre pour y arriver. On répète peu en journée mais tous les jours, en revanche.
Je sens que ce temps, d’avoir posé toutes les questions, d’avoir posé tous les doutes sur le plateau, a été nécessaire. Et j’espère que nous serons dans cette détente le soir de la 1ère.
J’ai aussi beaucoup pensé aussi à Zabou Breitman, à Jean-Luc Boutté, une immense rencontre qui m’a beaucoup marquée par son exigence du théâtre. Sa façon de nous écouter, de nous regarder, d’être dans une attente si exigeante. Cette pureté m’a complètement bouleversée. J’avais 20 ans et c’était pour le rôle d’Agnès dans L’École des femmes.

Lily Taieb actrice et comédienne pièce De l influence des rayons gamma sur le comportement des margerites Théâtre de l Atelier paris portrait photo

Isabelle Carré a-t-elle eu des mots qui ont été réconfortants pour aborder ton rôle ?
Lily : Je n’avais pas forcément approché mon rôle de Mathilda du bon côté. Et je me suis rendue compte avec les répétitions et surtout avec ce que m’a dit Isabelle que Mathilda n’était pas quelqu’un de désespéré. Elle est solaire mais aussi un personnage très droit et très taiseux. Et je ne suis tellement pas comme ça que ce n’était pas évident d’assimiler. Mathilda a aussi plusieurs couleurs et elle est très touchée par la vie.
Et je galère encore un peu. On ne sera jamais au zénith, chaque représentation sera une sorte de méga répétition.
Isabelle : Mathilda voit la beauté dans le noir…

Diriger de jeunes comédiennes demande-t-il plus d’attention ?
Isabelle : Pour ne pas vous le cacher : je suis pressée de répéter avec Lily car ça fait 4 jours qu’on n’a pas travailler ensemble. C’est le moment où la sauce monte et c’est un moment merveilleux.
Le fait d’anticiper les choses a été bénéfique. Heureusement que j’ai pensé à ce travail long, en débutant très tôt les répétitions. Ce qui a étonné l’équipe du théâtre.
Il faut aussi penser à cette difficulté d’élargir le jeu des comédiennes sans dénaturer leur fraicheur et spontanéité. S’il y a quelque chose que je n’aime pas au théâtre ce sont les voix placées, les fins de phrases sur lesquels on insiste et aussi le maniérisme de certains acteurs qui prennent parfois un accent pour montrer que le texte est intellectuel. Tout ça ce n’est pas le théâtre que j’ai envie de voir.

photo CinéWatt
photo CinéWatt

Jouer dans sa propre mise en scène, c’est plus de plaisir ou de contraintes ?
Isabelle : C’est étrange ! 🙂 J’ai l’impression à la fois de ressentir les choses davantage de l’intérieur. D’écouter encore plus mes partenaires et d’être proche d’elles.
Et en même temps, il ne me manque pas de vision extérieure puisqu’il y a Manele, pour qui c’est aussi une première fois en tant qu’assistante.
C’est une première fois pour toute l’équipe d’où le risque de se retrouver devant un objet non identifié.
Ce qui est étrange, c’est que sur tous les aspects ou détails sur lesquels je pensais avoir des doutes, des difficultés (la scénographie, la mise en scène) tout s’est bien passé. A l’inverse, les points sur lesquels j’étais sans doute présomptueuse, ou je pensais que c’était ma partie (la direction d’acteurs, par exemple), c’était plus problématique.
C’était plus facile d’avoir des images, un dessin que de trouver les mots justes.

Votre sommeil est-il serein ?
Isabelle : J’ai rêvé de la pièce toute la nuit ! Mais en bien. J’ai bossé, en fait !

La perspective de la première est ?
Isabelle : Réjouissante !
Lily : C’est très intéressant et moderne. C’est maintenant et à aucun autre moment.
Isabelle : On parle beaucoup du moment présent, en fait. Quand il y aura enfin le public dans la salle, le spectacle se réinterprètera. Mais s’il y a une chose vraiment nécessaire : c’est la présence et l’énergie.
Lily : Je m’inquiète d’être bien maintenant, pendant les répét’. Et plus tard, je m’inquiéterai quand on sera sur scène.

L’adhésion du public est préoccupante aussi pour vous ?
Isabelle : J’y pense bien évidemment. Mais la chose qui m’importe le plus c’est surtout de ne pas passer à côté de quelque chose. Et d’avoir le plus de correspondance possible avec ce que j’ai en tête. Que l’ensemble soit fidèle à ce que je veux dire de la pièce. Que ce soit le plus honnête, le plus juste pour moi et ce que nous avons découvert ensemble.
Affiche pièce de l influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites mise en scène Isabelle Carré avec Alice Issaz Lily Taieb Armande Boulanger Théâtre de l Atelier Paris

De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites
de Paul Zindel
Adaptation : Manèle Labidi
Mise en scène : Isabelle Carré
Avec : Isabelle Carré, Alice Isaaz, Lily Taïeb et Armande Boulanger en alternance

PROLONGATIONS jusqu’au 6 février 2016
du mardi au samedi à 19h
matinée le samedi à 17h

au Théâtre de l’Atelier
1 place Charles Dullin
75018 PARIS

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