Interview : Bertrand Faivre, producteur passionné, de Kate Winslet à Hanif Kureishi

Membre du prestigieux jury du Festival du Film Britannique de Dinard, le producteur Bertrand Faivre nous a accordé un entretien enjoué et généreux sur la terrasse du Grand Hôtel Barrière. Il revient pour nous sur son métier, ses belles rencontres et ces instants de grâce dont il est un des spectateurs privilégiés. Fidèle du Festival depuis de nombreuses années, le producteur des Jardins du Roi, Julia, Week-end à Paris, L’Affaire Farewell, Joyeux Noël, est, pour la première fois de sa carrière, juré. Impressions.

Le producteur Bertrand Faivre avec les comédiennes Amara Karan et Alexandra Lamy
Le producteur Bertrand Faivre avec les comédiennes Amara Karan et Alexandra Lamy

UsofParis : D’où vient votre vocation de producteur ?
Bertrand Faivre : L’amour des films. Je me suis dit assez vite que si je concourais d’une manière ou d’une autre à faire que les choses se fassent, ma vie aurait un sens.

Comment avez-vu que votre légitimité était de faire de la production ?
D’abord on n’est jamais sûr d’avoir une légitimité. Même au bout de 20 ans, je peux vous garantir qu’il y a des matins vous vous demandez. Et quand ce n’est pas vous qui le faites, il y en a pas mal d’autres qui vous le demande.
J’ai pas un univers très marqué mais j’ai des enthousiasmes.
J’ai du caractère. C’est le seul dénominateur commun qu’il y a entre tous les producteurs qui durent. La production, ce n’est pas une science atomique. Il n’y a pas une spécificité, ni d’études particulières.

Il faut du nez quand même ?
Du nez pour trouver du public, du nez pour trouver de jeunes auteurs, pour avoir le film parfait pour les festivals. Il y a différents parfums ! Votre nez, il faut qu’il marche un minimum, sinon au bout d’un moment, vous êtes tout le temps enrhumé et vous dégagez.
Je n’ai jamais fait de films qui ont fait un carton intersidéral. Je suppose, en tout cas, que si je suis là au bout de 20 ans c’est que j’ai fait des films suffisamment intéressants dans leur équilibre entre leur coût, la manière dont ils ont été vus, comment ils circulent dans le monde… pour que cet ensemble puisse me permettre de continuer.

Affiche du film 45 years 45 ans de Andrew Haigh avec Charlotte Rampling Tom Courtenay festival Berlin Dinard

Quelle est la B. Faivre touch ?
J’ai une spécificité. Je peux l’affirmer en toute quiétude. Je suis le seul Français à avoir fait ça. J’ai monté une boîte de prod à Londres, il y a 15 ans et depuis je produis aussi bien des films anglais que des films francais. Ce qui ne veut pas dire des films français en anglais, ce que je fais aussi. Mais ils restent des films français. Ce n’est pas parce que Bruno Dumont réalise Twentynine Palms en anglais, que son film devient international.
En revanche, quand je produis Les Jardins du Roi (Rickman) avec Kate Winslet, c’est purement un film anglais. Nous avons aussi produit le film de clôture de Dinard, 45 Years.
Personne ne peut contester ma légitimité sur ce point.

Que vous a appris la production en Angleterre ?
La moitié de ma vie est à Londres. On ne se plaint pas comme en France. Quand vous voyez ce qu’ils arrivent à faire avec aussi peu !
Chaque film est un miracle. Il y a finalement peu de films anglais avec un vrai réalisateur, de vraies ambitions artistiques. Il y a beaucoup de films américains déguisés qui cachent la réalité ou des films que l’on ne verra jamais.
Aussi, les Anglais sont très drôles. Ils m’ont appris cette phrase que j’utilise souvent : « the worst is never disappointing » (le pire n’est jamais décevant). Ca me sert beaucoup dans mon métier. Par exemple, un film qui se plante, un Anglais arrive à en rire.

Les entrées ont leur importance ?
Je vais vous citer un exemple. Cette année, j’ai produit le film de Nina et Denis Robert sur Cavanna. Ce n’était pas destiné à faire un carton. L’objectif est de compenser le manque qu’il y avait autour de ce personnage qui a été extrêmement important. D’abord pour Denis Robert et pour un certain nombre de personnes.
Certains producteurs sont focalisés sur le ciné-chiffre. Mais ce n’est pas mon seul critère.

Qu’avez-vous pensé du film Kill Your Friends, en compétition ? 
Ce que j’ai apprécié, c’est la présentation du film par le producteur : « it was a time when ambition triumphed talent » (une période où l’ambition l’emportait sur le talent). C’est percutant ! Je ne suis pas sûr que cette période soit révolue.
Après on peut avoir de l’ambition et du talent, ce n’est pas antinomique. Mais ce film c’est vraiment le portait de gens qui ont de l’ambition et qui se foutent totalement du talent.

Est-ce que votre coeur a palpité sur un plateau de tournage ?
Il y a des séquences fortes, celles que vous avez vues se développer, qui sont parties de zéro, suivies par les choix de casting avec les auteurs. Et quand ça se joue sous vos yeux, il y a des fois, c’est assez scotchant ! Parce que l’on passe de la pensée, de l’écriture au matériau vivant. L’incarnation peut totalement vous surprendre.

Je me souviens de Sauf le respect que je vous dois, premier film de Fabienne Godet avec Marion Cotillard, Olivier Gourmet, Dominique Blanc. C’est la séquence qui se situe après le suicide du collègue d’Olivier Gourmet sur son lieu de travail. Ça se situe à la cantine, quelques jours après, où la vie a repris, mais pas pour le personnage d’Olivier Gourmet. Il y a des conversations assez banales et il se détache petit à petit jusqu’à ce qu’une rage s’empare de lui. Et là c’était sublime.
Benoit Poelvoorde dans Une place sur la Terre, était capable de faire évoluer des choses drôles sur le papier à hilarantes sur le plateau.
Kate Winslet sur Les Jardins du Roi, il y a une telle grâce quand vous la regardez. Ou encore Tilda Swinton dans Julia (Eric Zonca).
On est au spectacle ! On a la chance d’être dans une « loge privée », parce que c’est vous qui produisez.
Avec Kate Winslet, nous avons visité Versailles accompagnés d’Alan Rickman, le réalisateur. Nous avions la Galerie des Glaces pour nous seuls, un lundi jour de fermeture.
Les derniers jours de tournage aussi sont intenses. Car on se crée des familles temporaires. C’est des CDD les amitiés en cinéma. Elles peuvent parfois passer en CDI, mais c’est rare.

Les réalisateurs que vous avez produits vous donnent des nouvelles ?
Je suis toujours en contact, par exemple, avec le réalisateur du film Amy, Asif Kapadia – film que je n’ai pas produit. J’ai produit ses 3 premiers films, j’étais présent à son mariage…
Il y a aussi d’autres réalisateurs avec qui je poursuis une collaboration : Fabienne Godet, Fabienne Berthaud, Lynne Ramsay (production de son court-métrage et premier long)…
Je ne suis pas fâché avec beaucoup de gens.

Natalie Dormer, membre du jury du festival de Dinard
Natalie Dormer, membre du jury du festival de Dinard

La carrière de Natalie Dormer, membre du jury à vos côtés, vous impressionne ? 
Game of Thrones, c‘est une série qui a une espèce de vertu. Elle est un ovni total car c’est à la fois très brutal et très subtil. Un bon mix !  Hunger Games, ça a l’air d’être un pur divertissement. Mes gosses sont à font dessus, et ils rentrent dans ce monde en dehors du film, avec des codes de langage entre eux. Ça envahit leur vie. Ça touche un imaginaire collectif.
Natalie Dormer est très fine sur ses rôles : ses personnages ont un air brutal mais quand elle en parle, elle leur donne un tout autre sens.

Panneau interview des membres du jury festival du film britannique de dinard Grand Hotel Barrière photo usofparis blog

C’est une parenthèse enchantée d’être juré ?
C’est la première fois ! Et je suis un habitué du festival car je suis une sorte de « franco-anglais ». C’est surréaliste que l’on vous demande des autographes sous prétexte que vous descendez d’une bagnole officielle.
C’est très agréable car c’est une occasion forcée de côtoyer des gens qui sont dans le même milieu que vous.
J’ai discuté d’un projet de film avec l’auteur Hanif Kureishi à qui Dinard rend hommage cette année.
Et puis, j’ai l’habitude de créer les meilleures conditions pour que les gens soient pris en charge et inviter. Et cette fois, c’est à mon tour.

Est-ce que des acteurs savent dire merci aux producteurs ?
J’ai produit, il y a quelques années, Dans la Tourmente (de Christophe Ruggia), un film d’auteur mais on voulait faire un casting assez populaire. On a pensé à Mathilde Seigner qui a lu le scénario et qui était partante.  J’ai fait le deal avec son agent, en lien avec l’économie du film, c’est à dire pas du tout à la dimension d’un film comme Camping.
J’ai déjeuné avec la comédienne un peu plus tard et je lui ai dit : « je voulais vous remercier d’avoir fait des efforts pour ce projet« .
Elle m’a dit deux choses : « ramené au prix de la baguette, c’est beaucoup d’argent ! » et « c’est moi qui vous remercie parce qu’en général quand un auteur cite mon nom, le producteur fait la grimace »
Elle avait une humilité qui m’a surpris.

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